Les thématiques du sel et du faux-saunage dans l’historiographie suscitent l’intérêt de diverses disciplines – histoire, histoire du droit, économie, et droit – depuis le début du XXe siècle. En effet, le faux-saunage est une des contrebandes les plus pratiquées par les populations de l’Époque moderne en raison de l’importance primordiale du sel. Il est un des seuls agents conservateurs des viandes et des poissons, au cœur des consommations humaines et animales, condiment et mobilisé dans la médecine. Ainsi, de nombreuses productions scientifiques ont longtemps vu le sel et ses circulations à travers le prisme des frontières. L’imposition sur le sel a pour conséquence la formation de nombreuses frontières fiscales dans le royaume de France. Le Roussillon n’échappe pas à ce modèle.
Cette thèse, en s’appuyant sur le renouvellement des approches en faux-saunage – histoire des femmes et histoire globale – vise à analyser dans une approche par produit, le sel et ses circulations légales (peu étudiées) et illégales autour d’un terrain d’observation large par ses bornes chronologiques – XVIIe-XIXe siècles – et par ses bornes géographiques. L’espace transfrontalier étudié comprend plusieurs territoires : le Roussillon, le Languedoc, l’Andorre, le Comté de Foix ainsi que la Catalogne. Il s’agit d’observer les circulations du sel depuis ses zones de productions (Cardona, Canet), son transport jusqu’aux différents marchés et zones de consommation que sont le Roussillon, et le sud du Royaume de France.
Le 26 février 2026, de 10h à 16h, s’est déroulée la journée d’étude : « Défis et enjeux pour un atlas historique transfrontalier catalan » à l’Université de Perpignan Via Domitia en salle Yves Guitton. Cette journée s’inscrit dans le projet Interreg POCTEFA ESTAC. Plusieurs chercheurs (historiens et géographes) du Groupe d’Histoire sociale de l’UPVD, de l’Institut de la Universitat de Girona et de l’Université de Haute-Alsace se sont réunis afin de réfléchir aux première base de la création d’un Atlas prenant comme objet d’étude l’espace catalan, à ses défis, à de premiers questionnements méthodologiques.
L’ouvrage En charrette et à dos de mule. Une histoire du transport terrestre pyrénéen de la fin du XVIIIe siècle et le début du XX siècle vient de paraître aux Éditions Ithaka. Il fait suite à l’obtention du prix Ithaque-Marquet du Master d’histoire économique et sociale 2024 pour mon mémoire de recherche en histoire contemporaine sur les voituriers de Fontpédrouse sous la direction de Nicolas Marty. Il est disponible sur : https://ithaka.fr/catalogue/produit/laffaire-collignon-copie/
Résumé : Entre la fin du XVIIIe siècle et 1910, Fontpédrouse, dans les Pyrénées-Orientales, compte plus de 200 transporteurs, appelés traginers en catalan, qui jouent un rôle central dans le commerce régional. Ce livre met en lumière ces acteurs indispensables au commerce, longtemps négligés par l’historiographie française, en montrant que les Pyrénées ne forment pas une barrière, mais un réseau de couloirs commerciaux entre la France, l’Espagne et plusieurs départements français. L’étude détaille les pratiques professionnelles des voituriers, les marchandises transportées, les animaux utilisés, ainsi que les dynamiques familiales structurant ce groupe socio-professionnel. Elle met en lumière leur forte adaptation aux évolutions économiques et infrastructurelles, depuis les muletiers du XVIIIe siècle jusqu’aux rouliers du début du XXe siècle. Cette recherche souligne le rôle fondamental du transport dans la mobilité et l’économie locale et apporte une contribution originale à l’histoire sociale des sociétés montagnardes.
Créée à Paris le 18 janvier 1800 par Napoléon Bonaparte dans le but notamment de réguler le marché de l’escompte et de soutenir la monnaie, la Banque de France étend progressivement ses missions et sa présence sur l’ensemble du territoire français.
En 1878 ouvre la succursale de la Banque de France de Perpignan. La succursale fonctionne comme un comptoir local chargé de développer les activités de la Banque de France sur l’ensemble du département des Pyrénées-Orientales. Bien qu’administrée par un directeur, nommé sur proposition du Gouverneur de la Banque de France, chaque succursale doit faire remonter ses prises de positions, notamment d’escompte, au siège parisien. Chaque année, un rapport est établi afin de détailler les activités de la succursale. Initialement prévus comme éléments de surveillance, à la fois comptable et financier de l’activité d’un établissement, ces rapports sont des sources d’informations historiques importantes sur l’activité économique. Plusieurs historiens se sont appuyés sur ces rapports des succursales afin d’étudier le tissu économique et bancaire d’un territoire. Nous pouvons ainsi citer les travaux de Christophe Lastécouère1Les feux de la banque: oligarchie et pouvoir financier dans le Sud-Ouest.
Dans le cadre de la thèse La banque, la politique et le notaire (1861- 1898) : la faillite d’Adolphe Amouroux et la crise du crédit en Roussillon, il est important de pouvoir reconstituer l’activité économique et les crises que traverse le Roussillon. Le rapport de 1882 fournit des éléments importants.
Page de garde du rapport de la succursale de Perpignan au siège de la Banque de France, 1882.
La culture de la vigne et la crise du phylloxera
Le rapport de 1882 débute par une description factuelle des positions de la succursale de la Banque de France de Perpignan et du contexte économique dans lequel elles s’inscrivent : « Monsieur le Gouverneur, Les engagements en cours à la succursale de Perpignan s’élèvent à 3818mf, dont 942mf sur place. Comme ils proviennent totalement du commerce des vins, c’est l’époque de l’année où ils sont le plus faibles, la campagne est finie et la nouvelle récolte n’est pas encore commencée. ».
Lastécouères Christophe, Les feux de la banque: oligarchie et pouvoir financier dans le Sud-Ouest, Paris, France, Éditions du CTHS, 2006, vol. 1/, 667 p. [↩]
Les migrations sont un phénomène qui intéresse les historiens et dont l’étude est sans cesse renouvelée au prisme de l’évolution de l’historiographie et des nouvelles approches tendant à prendre en compte le migrant lui-même, non seulement en tant qu’individu mais également comme acteur pris entre l’injonction de rester et celle de partir. Par ailleurs, concernant l’époque moderne, leur étude a pu mettre en évidence une société dans laquelle la mobilité était plus importante que ce que l’on a souvent cru. Les causes des migrations étaient diverses mais celles liées à un espoir d’amélioration de la situation économique devaient en représenter l’essentiel. La recherche d’un travail ou l’exercice d’une profession requéraient que l’on se déplaçât. Ce sont ces phénomènes de mobilités liés au monde du travail que cette thèse propose d’appréhender, au croisement des historiographies des migrations et des mobilités, de l’histoire urbaine et de la ville, de l’histoire du travail et également de celle des frontières.
Soutenu par la mission Histoire de la Banque de France.
Première minute du notaire Amouroux, Archives Départementales des Pyrénées-Orientales 3E33/42, 1861.
Le 26 juin 1882, le notaire perpignanais Adolphe Amouroux passe clandestinement la frontière franco-espagnole. Quelques jours plus tard, le tribunal civil de Perpignan prononce sa destitution de sa fonction de notaire. Le 15 juillet, le tribunal de commerce, présidé par le négociant Joseph Sauvy, considérant qu’il était licite de lui attribuer le statut juridique de commerçant, le déclare en faillite. Il laisse un passif de 4 millions de francs sans actif. Cette faillite retentissante est l’objet de la recherche qui est proposée ici. Mais derrière cet événement, c’est en réalité toute l’épaisseur économique, sociale et politique d’une ville frontière de la France méridionale, Perpignan, que ce travail se propose de réaliser entre les années 1860 et la fin des années 1890.
Adolphe Amouroux (1836-1886) n’est pas en effet seulement un notaire et sa faillite n’est pas liée qu’à son activité notariale. Né dans une importante famille perpignanaise, Adolphe Amouroux est en effet le chef du parti monarchiste légitimiste des Pyrénées-Orientales. Il est le représentant d’une branche du monarchisme dominante à Perpignan et qui est assez particulière au monde Pyrénéen : un héritier du Carlo-légitimisme. Ce mouvement est à la fois très attaché à la branche des Bourbons directs en France, c’est à dire à l’héritier de Charles X, mais aussi, au Carlisme espagnol (les partisans de don Carlos, frère de Ferdinand VII). Ce mouvement a fortement marqué les milieux conservateurs pyrénéens. A ce titre, il est le rédacteur en chef du journal Le Roussillon, le journal qui est l’organe des monarchistes du département des Pyrénées-Orientales, et le principal animateur de la droite monarchiste. Dans ces conditions, Adolphe Amouroux a placé des fonds très élevés à la banque de l’Union Générale, fondée par les milieux catholiques conservateurs autour d’Eugène Bontoux en 1878. Lorsque le run bancaire de janvier 1882 fait chuter l’Union Générale, Amouroux se trouve en quelque sorte pris au piège. Le contexte était par ailleurs défavorable, car l’activité notariale d’Amouroux avait aussi été marquée par la diffusion importante des prêts hypothécaires qui créent eux-mêmes une importante difficulté du fait de l’arrivée du Phylloxéra dans les Pyrénées-Orientales, après une décennie de forte croissance et d’endettement massif des viticulteurs de ce département. L’inspection de la Banque de France s’émeut des difficultés rencontrées. Un autre notaire, passé à la banque (Banque Gambus et Martin) connaît lui aussi une faillite liée, cette fois ci, seulement aux prêts hypothécaires et aux difficultés des négociants, quelques mois plus tard.
Cette thèse se propose donc de questionner cet événement, en allant beaucoup plus loin que sa simple reconstitution, c’est à dire en se donnant pour objectif d’analyser ce que ce dernier nous dit de l’économie, du crédit, et des réseaux de relations complexes qui structurent la préfecture des Pyrénées-Orientales sur un temps bien plus long : du début des années 1860, moment où Adolphe Amouroux prend l’étude de son père jusqu’aux années 1890. Il s’agira de travailler, en amont, sur la manière dont Adolphe Amouroux, dans sa pratique de notaire, a construit ses relations de crédit avec sa clientèle, en essayant de reconstituer par cette analyse le rôle de cet intermédiaire qu’est le notaire. Il sera question d’essayer de reconstituer le réseau de relations de cette figure du monarchisme roussillonnais, notamment dans le milieu des négociants, des industriels, des grands propriétaires. D’autre part, il sera important de voir, en aval, les conséquences économiques, sociales et politiques de cette crise. Quels sont les clients d’Amouroux qui sont touchés par son défaut, ceux qui sont concernés par les pertes du Krach de l’Union Générale ? Comment les milieux économiques – les grands négociants, mais aussi certains industriels comme les Bardou-Job ont-ils réagi à cette crise ? Les autres établissements de la place sont-ils touchés par la crise ? : la Banque Auriol, les agences des banques de dépôt nouvellement installées (Crédit Lyonnais) ? Quelle interaction y a-t-il avec l’échec de l’installation de la banque Franco-espagnole située à Barcelone en 1880-1881 avec des capitaux roussillonnais ? Quel rôle joue la succursale de la Banque de France, son conseil, mais aussi l’inspection de la Banque de France et le siège parisien, face à cette affaire qui met en danger la stabilité de la place ? Comment se reconstitue la confiance dans le crédit et autour de quels acteurs celle-ci se réalise concrètement après cet épisode traumatisant. Des comparaisons avec les crises de crédit ayant lieu dans d’autres places proches, dans l’Aude ou l’Hérault, seront proposées.
D’autre part, il sera important de se poser la question de la place que tient cette faillite, liée à celle de l’Union Générale, dans le basculement de la droite conservatrice vers le nationalisme intégral de Charles Maurras. Drumont, dans La France juive (1886) a insisté sur le fait que l’Union Générale dérangeait trop les milieux républicains et juifs et fut donc victime d’un complot dans lequel les Rothschild jouent les premiers rôles. Ces affirmations ont-ils marqué les consciences dans une ville comme Perpignan ? Les victimes de Bontoux et d’Amouroux ont-ils pensé qu’ils pouvaient être des victimes d’un complot judéo maçonnique. Si des manifestations antisémites avaient déjà vu le jour dans les années 1860 au moment de l’élection d’Isaac Pereire comme député du Corps Législatif à Perpignan, celles-ci semblaient être instrumentalisées par ses adversaires politiques et étaient restées assez superficielles. Mais la décennie 1890, celle de l’affaire Dreyfus et de la fondation de la ligue antisémitique, allait être marquée par l’entrée de l’antisémitisme militant dans le département des Pyrénées-Orientales. Le journal Le Roussillon, l’organe du mouvement monarchiste dont Amouroux avait été une des figures, bascule dans une vision marquée par le nationalisme intégral. La thèse essaiera donc de saisir aussi un moment important d’histoire de la droite conservatrice méridionale, peu étudiée.
Poursuivant un travail collectif entamé depuis quinze ans et jalonné de publications régulières1 , le professeur Jaume Dantí, de l’Université de Barcelone, a coordonné un nouvel ouvrage regroupant les travaux de sept chercheurs membres de son groupe de recherche ou « chercheurs invités », sous le titre Relacions mediterrànies a la Catalunya moderna2. Historiens modernistes des universités de Barcelone, Perpignan, Valence et Aix-Marseille présentent dans cet ouvrage leurs travaux autour du thème général des connexions en Méditerranée à l’époque moderne, la plupart d’entre eux s’intéressant aux relations commerciales en tant que facteur d’articulation entre différents territoires. La question du territoire est présente de façon plus spécifique dans deux des contributions, celles d’Agustí Alcoberro et de Josep M. Torras i Ribé, le premier étudiant les premières géographies de la Catalogne des XVIe et XVIIe siècles, le deuxième s’intéressant au recrutement des cadres de l’administration des Bourbons dans la Catalogne du début du XVIIIe siècle.
2005 : Ciutats, viles i pobles a la xarxa urbana de la Catalunya moderna, Barcelone, Rafael Dalmau ; 2011 : Les xarxes urbanes a la Catalunya dels segles XVI i XVII, Barcelone, Rafael Dalmau ; 2015 : L’articulació del territori a la Catalunya moderna, Barcelone, Rafael Dalmau [↩]
J. Dantí (coord., Relacions mediterrànies a la Catalunya moderna, Barcelone, Rafael Dalmau, 2018, 239 p. [↩]
Geneviève Gavignaud-Fontaine, Professeur émérite, Université Paul Valéry Montpellier 3, animera le premier séminaire d’histoire sociale de l’économie de l’année universitaire 2018-2019 autour de la notion de corps intermédiaires appliquée à la question des organisations de vignerons au XXe siècle en Languedoc et Roussillon
Avant de présenter quelques résultats, du moins plusieurs questionnements liés à ma thèse, il me semblait intéressant de revenir sur une présence de migrations marchandes déjà étudiée au cours de mon mémoire de master1 et qui fera en partie l’objet d’un article à paraître2. Des Auvergnats ont déjà été aperçus et étudiés en Roussillon au XVIIe siècle par deux historiens, à travers l’article de Gilbert Larguier3 et le travail de Patrice Poujade4. Aujourd’hui, la question de cette migration auvergnate est de nouveau relancée par l’intermédiaire d’une source inédite, les cahiers de François Millet i Català5.
Mémoire disponible sur la base DUMAS, Aurian MEUNIER, Le commerce et ses acteurs à Perpignan au XVIIe siècle : les cahiers de François Millet i Català, peseur au poids du Roi, mémoire de master, Perpignan, Université de Perpignan Via Domitia, 2017, 2 vol., 505 p. [↩]
Aurian MEUNIER, « Frontières, réseaux et acteurs du commerce à Perpignan dans la seconde moitié du XVIIe siècle », Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, à paraître en 2018. [↩]
Gilbert LARGUIER, « Les échanges franco-catalans à la fin du XVIe et dans la première moitié du XVIIe siècle » dans Jean-Michel MINOVEZ et Patrice POUJADE (eds.), Circulation des marchandises et réseaux commerciaux dans les Pyrénées (XIIIe-XIXe siècles), Toulouse, CNRS-Université de Toulouse-Le Mirail, 2005, p. 523‑543. [↩]
Patrice POUJADE, Le voisin et le migrant. Hommes et circulations dans les Pyrénées modernes (XVIe-XIXe), Rennes, PUR, 2010, 369 p. [↩]
ADPO, 1J 60, livres et cahiers tenus par François Millet i Català, peseur au poids du roi à Perpignan, 1664-1681. [↩]